Quelle frénésie! On se bouscule sur les marchés. On se précipite dans les grands magasins. Décorés à souhait, ils ne désemplissent pas, y compris les dimanches. Les fêtes de fin d'année approchent et les cartes de crédit commencent à chauffer.
Roberto Sanchez observe. On pourrait dire qu'il s'observe. Longtemps encore après son arrivée en France, il s'est laissé captiver par cette ambiance hivernale qu'il trouvait chaleureuse, par cette profusion de richesses qui contrastait avec le très sobre environnement de Sosua, son village natal du nord de la République Dominicaine. Ce nouveau pays le fascinait et il se sentait même le vent en poupe. C'était le temps des projets, celui des illusions.
Trente ans plus tard, notre ami se sent plutôt seul dans la foule. Il ne se reconnaît pas dans ceux qu'il croise. Il ne mord pas aux mêmes appâts. Il ne cède pas aux mêmes sollicitations. Son monde à lui est surtout intérieur. L'horizon lui paraît sérieusement étroit. Après de si longues années sur place, il aurait pu lui arriver, à certains moments, d'oublier qu'il est étranger au décor, de croire qu'il s'est coulé dans le moule si on ne lui demandait de temps à autre d'où il est.
L'Ailleurs que Roberto avait rencontré au tout début de son séjour en France n'était plus un Ailleurs. Il s'était mué en un Quotidien qui ne lui parlait pas suffisamment et qui par conséquent lui demeurait étranger par bien des aspects. Roberto Sanchez comprend pourquoi les membres d'une même diaspora aiment à se regrouper. Il comprend en un mot ce que c'est que l'Exil. |