 Il tombait de si grosses gouttes que le ciel semblait se décoller. Tandis que des coups de klaxon ponctuaient régulièrement la nuit, le moteur d'une voiture s'était noyé et son conducteur insistait pour le remettre en route. D'une petite rue jouxtant l'hôtel montaient des vociférations, des mélopées, des disputes, des conversations à distance entrecoupées de rejets sonores de crachats, de sortes de brefs petits coups de trompettes traduisant la manière qu'ont les Indiens de se moucher dans le vide. Les croassements d'une colonie de charognards rivalisaient avec les aboiements et les cris de douleur d'une multitude de chiens s'étripant dans d'âpres combats. Ces chiens sont souvent considérés comme des symboles de réincarnations d'humains bannis. Pour parfaire le tableau, les rideaux de fer des rez-de-chaussée des immeubles voisins déchiraient sans vergogne les rares moments de silence toutes les fois que les commerçants entraient ou sortaient de chez eux. À 5h 30 du matin, le muezzin entra dans la danse pour appeler à la prière.
Le vacarme fut si assourdissant et si perturbant qu'il plongea Roberto Sanchez dans une profonde angoisse. Allongé sur son sommier de planches recouvert d'un matelas de capoc, il commença à appréhender de devoir arpenter les rues surpeuplées, crasseuses et polluées de Kolkata. Il redouta ses trottoirs défoncés, envahis par des mendigots et des petits vendeurs agressifs. Il souhaita éviter les moments où il faudra éconduire des rabatteurs tenaces parce que nécessiteux, des chauffeurs de taxi et de pousses qui l'accosteraient sauvagement toutes les cinq minutes, des enfants-cireurs-de-chaussures qui lui donneraient mauvaise conscience. Il ne se sentit pas le courage d'affronter les suppliques d'une armada de jeunes femmes portant des nourrissons dénutris. Il crut être revenu au moyen-âge.
Comme nombre de voyageurs en Inde, il se demanda ce qu'il faisait dans cet enfer et il aspira à en partir rapidement d'autant plus que la grippe aviaire faisait depuis quelques jours la une du Times of India. L'épidémie était aux portes de Calcutta et le gouvernement local venait d'interdire l'entrée des poulets et des œufs dans la ville. L'inquiétude grandissait chez notre ami. C'était l'impasse.
Pourtant, au fil des jours, Kolkata et ses habitants se révélèrent très attachants et ce fut pour Roberto une expérience à la fois poignante et exaltante.
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