- Je parie que tu viens d'Australie.
- Aussi certain que tu es québécois. Je t'ai entendu parler français. Chris, de Perth.
- Jean-Yves, parisien depuis quelques années.
Chris Dwan est un grand blond qu'on remarqua tout de suite dans le car qui conduisait de El Calafate à Puntas Banderas pour une balade en bateau sur le Lac Argentino. Il occupait deux sièges à lui tout seul, le sien propre et un autre pour son mini sac à dos. Le menton dressé contre son interlocuteur, il paraissait sûr de lui. Allure décontractée. Style baba cool. Un anneau à l'oreille gauche. Un homme jeune. On lui donnait trente-six ans. Ce qu'il confirma par la suite. Il avait une carrure impressionnante, les épaules encore plus larges que celles de Guillaume. Ses mains épaisses manipulaient un Ipod avec des gestes convulsifs. Il en sortait une musique qui redonnait en tout cas un peu d'expression à son regard plutôt vide.
- Longtemps que vous êtes sur les routes ?
- Plus d'un mois et nous embarquons bientôt sur le Navimag.
- Vous aussi.
Chris interpella une fille assise quelques sièges à l'avant : Angelina, il y a ici trois Français pour le Navimag. Et il chuchota avec un léger sourire : elle est belge.
Le paquebot, comble, se glissa sur un canal parsemé d'icebergs aux formes les plus bizarres et revêtant toutes les nuances de bleu.
- Bonjour, je suis Angelina, de Bruxelles. On m'appelle couramment Angie. Je viens babeler avec vous. Il n'y a guerre beaucoup de francophones sur les routes. Vous allez prendre le Navimag, il paraît ?
- On embarque jeudi à 22h sur le Magallanes.
- Moi également. J'y assure pour la première fois une vacation d'infirmière. J'appréhende d'avoir le mal de mer alors que je serai chargée de m'occuper de ceux qui ne se sentent pas bien.
- Sois optimiste. La navigation à travers les canaux de Patagonie est calme par beau temps. Sauf parfois la traversée du Golfe de Penas. Je suis Guillaume. Voici Natacha et Jean-Yves.
- Partage avec nous ces empanadas ramenées de El Calafate. Elles sont délicieuses. Tout coûte très cher sur ce bateau.
- J'arrive sans doute trop tard, après la distribution du goûter, lança Chris, goguenard.
- No worries il y en a encore.
- Je ramène de la bière.
Et Chris se dirigea vers le bar.
De plus en plus d'icebergs. De plus en plus de vagues. Quelques imposants glaciers. Bleus. Grandioses. Trois fois plus étendus que la ville de Buenos Aires. Des dizaines de mètres de haut. Incroyable !
De retour vers 20h à El Calafate, les cinq compagnons prirent place dans un restaurant argentin que Angelina avait repéré. La viande est si bonne et si peu chère dans ce pays. Chris ne se sépara pas de son Ipod dont il expliqua le fonctionnement. Désirant être le seul artisan de sa vie, il tenait, confia-t-il, à assouvir ses deux passions : la musique et les voyages. Il devint DJ et prit l'habitude, depuis déjà quelques années, de regrouper congés et heures supplémentaires pour partir sur les routes du monde puisqu'il avait, disait-il, l'avantage d'être bachelor, célibataire.
Angelina est une jeune femme affable, attrayante, élancée, bien proportionnée. Cheveux noirs, très très courts avec une mèche grise sur le front qu'elle relève sans cesse, elle portait un jean très serré qui faisait ressortir la courbe de ses cuisses. Quand elle enleva sa veste polaire et son épais pull-over, c'était pour laisser voir un corsage garance ouvert jusqu'à la ligne des seins. Elle sentait bon, comme elle sentait bon !
- Après avoir bien bourlingué, mon rêve serait de vivre en Australie. Mon handicaps actuel c'est que je n'ai plus droit au visa Working-Holidays, Travail-Vacances, puisque je rentre dans ma trente et unième année.
- Si tu devais y vivre un jour, ne viens surtout pas à Perth. On est isolés de tout, coupés du reste du monde. Quand tu es à Bruxelles, tu mets une heure pour aller à Paris. Tu as Londres à côté, Amsterdam aussi. À Perth, nous vivons avec nos frustrations. La capitale la plus proche doit être à plus de trois mille kilomètres. Nous vivons entre nous, dans un cocon. C'est malsain à la limite. Un de mes ancêtres qui avait douze enfants y habitait déjà en 1890. Il trompait sa solitude en taquinant le poisson au bord de la Swan river.
- L'éloignement est un inconvénient. Certes. Quoique…quoique… Perth est situé dans un cadre naturel exceptionnel qui fait rêver
- Ce n'est pas Perth qui fait rêver. C'est l'Ailleurs, l'Ailleurs, mon petit.
- Je parie que nous sommes tous sur la même longueur d'onde, intervint Jean-Yves, tous pétris dans la même argile. C'est ce désir de l'Ailleurs qui nous nourrit tous les cinq, qui aiguillonne nos vies et qui nous réunit ce soir dans ce trou perdu.
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